Université Libre de Bruxelles
06, avenue Paul
Héger, 1050 Bruxelles
Faculté de sciences politiques, économiques et sociales
Premier
Master en sciences sociales, orientation sociologie didactique
Sociologie
visuelle
Thème : le
portrait sociologique
Portraits sociologiques
de graffiteurs
Professeur : Daniel VANDER GUCHT
Monzon GIVRON
Gaspard TRUFFEAUD
Année 2008-2009
Introduction
La sociologie visuelle permet la rencontre de deux types principaux de subjectivités que sont celle de la personne qui prend connaissance du documentaire visuel et celle de la personne qui est observée. Elle offre l’avantage et l’inconvénient de dépasser la rationalisation qui peut s’établir dans un texte ou les grilles d’analyse déjà établie que peut utiliser un sociologue et de permettre à un public de se forger sa propre opinion.
Nous nous sommes intéressés à un thème particulièrement visuel et présent partout en ville qui est celui du graffiti. Le graffiti est un « terme générique désignant toute inscription, texte ou dessin, appliqué, apposé ou gravé sur un support public ou privé (mur, porte, façade,…) en dehors du cadre officiel, c'est-à-dire de manière non autorisée. » 1 Mais, plutôt que d’établir un choix aléatoire ou subjectif parmi les millions de graffiti présents rien que sur Bruxelles, nous avons choisi de nous centrer sur les graffiteurs eux-mêmes et, plus encore, sur les activistes du graffiti hip-hop, appelé aussi Mouvement graffiti. Un graffiteur est « une personne s’adonnant au graffiti, qu’il s’agisse de pochoir, de graff, de tag ou de quelque autre inscription que cela soit. »1 Et le graffiti hip-hop est le « graffiti fait dans l’optique de la culture hip-hop mais aussi ensemble du Mouvement graffiti fait dans l’optique de la culture hip-hop. Comme tel, il comprend généralement le tag de l’artiste en guise de signature et le cas échéant un nom de groupe. Les composantes du mouvement graffiti sont le tag, le graff, le pochoir hip-hop et le picturo graffiti. Ce mouvement se comprend dans la culture hip-hop mais il n’appartient nullement au mouvement hip-hop. Au départ, le graffiti était un mouvement en soi, nullement apparenté au mouvement hip-hop. Petit à petit, il a été récupéré par le mouvement hip-hop jusqu’à en prendre l’appellation spécifique : Cette appellation le distingue à présent d’autres types de graffiti, poétiques, amoureux, politiques… Elle témoigne d’un certain type de graffiti lié au sein d’un mouvement culturel et philosophique mais ne lie pas obligatoirement les graffiteurs hip-hop au mouvement hip-hop ». 1
En effet, qu’est-ce qui se cache derrière ses inscriptions sur les murs ? Y a-t-il un profil suffisamment commun à ces personnes qui s’adonnent au graffiti pour que l’on puisse parler de graffiteurs ou seulement de personnes faisant du graffiti ? Il correspond bien à des pratiques communes, à des disciplines communes et à des supports urbains communs. Mais la question reste de savoir s’il peut correspondre à des profils communs qui peuvent s’analyser via la sociologie visuelle.
Pour bien évaluer ce questionnement, ou cette hypothèse de départ, nous avons choisi de partir de l’approche néo visuelle et de la compléter par l’approche néo positiviste au travers du portrait de trois générations différentes : METALLIC AVAU, qui a 63 ans, MONZON GIVRON TAS, qui a 38 ans et CRAMER VMK, qui a 23 ans.
Notre méthode à consister à les rencontrer pour entendre ce qu’ils pouvaient dire sur le graffiti et sur les dimensions de leur vie qui les définissaient en tant qu’êtres sociaux. Nous les avons suivi dans leur quotidien et pris en photo tout en les écoutant. Nous n’avons pas orienté les domaines dont ils voulaient parler ou les éléments qu’ils voulaient nous montrer et qui leur semblaient importants mais avons tiré de ce dont ils parlaient trois dimensions que nous avons codifiées comme le milieu de vie personnel, les lieux de socialisation habituels, et les lieux d’activité graffiti. Nous allons les présenter donc au travers d’une suite de photos puis d’éléments tirés d’entretiens semi directifs qui la complètent.
Ainsi, nous pourrons mieux évaluer si des éléments se retrouvent au-delà des époques et identifient un profil quelconque. Nous commencerons donc par le milieu de vie personnel appelé ici la vie sociale.
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1 : GIVRON, M., Dictionnaire du graffiti hip-hip, 51 graffitiz.sankara.be, Bruxelles, 2001
Développement
1. Vie sociale :
Univers familial
Metallic Avau est marié et a un fils de 27 ans qui est musicien. Jusqu’à l’âge de 20 ans, les rapports avec ses parents n’étaient guère brillants. Les coups de ceinture étaient courants. Le conflit des générations donnait prétexte à de nombreuses fugues. Parfois, il revenait de lui-même. Parfois, les parents étaient contactés par la police pour venir le rechercher au commissariat. A Paris, il allait y dormir dans les cachots. Il a quitté ses parents aux alentours de ses 20 ans. Depuis, les rapports avec ceux-ci se sont sensiblement améliorés. Actuellement, ses parents sont décédés. Il a des frères et sœurs mais qui sont aussi décédés. Il a vécu seul pendant une dizaine d’années, jusqu’à ses 33 ans. Sa femme a un diplôme de secrétariat et travaillait comme employée, bien qu’elle explique que ni sa formation initiale ni son travail ne la définissent. Elle est à la retraite. Ni sa femme ni son enfant n’ont pratiqué de graffiti. Avec son fils, par contre, aucun conflit de génération.
Monzon Givron provient d’une famille décomposée. Il a des frères et sœurs, mais un seul frère est des mêmes deux parents. Son père, sans diplôme, est devenu ingénieur en informatique, et sa mère est aide soignante dans un home pour personnes âgées. Il a été lui aussi confronté à des parents autoritaires : violence morale d’un père pour lequel rien n’était satisfaisant et violence physique d’une mère qui avait toujours peur de perdre le contrôle et ne se rendait pas compte que c’est ainsi qu’elle le perdait. Sa belle mère reportait aussi violemment sur lui les frustrations de sa vie de couple avec son père. Son métissage l’a aussi très vite confronté au racisme des Belges envers les étrangers et plus tard des Français envers les Belges. Son père l’a mis dehors à ses 17 ans. Il a vécu dans la rue durant trois années. Toutes ses petites amies ont pratiqué le graffiti pour le temps de leur relation. Désormais, il est célibataire et divorcé. Longtemps, il a habité avec des chats. Il explique qu’il recueillait régulièrement des chats dans la rue, principalement sur les chemins de fer. Il les rencontrent lorsqu’il va peindre, les nourrit, les soigne, leur apporte un toit, leur apprend à délimiter un territoire à l’extérieur et, tôt ou tard, ceux-ci ne reviennent plus. Il en adopte alors d’autres. Actuellement, ses fréquentations familiales se limitent à sa seule mère.
Cramer provient d’une famille composée de manière traditionnelle. Il habite chez parents, n’a ni frère ni femme ni enfant, ni animaux de compagnie. Par contre, il a un frère et une petite amie. Cette dernière tague avec lui de temps à autre. Son père a un bac (diplôme de fin des humanités) et est actuellement chômeur, et sa mère a un master en littérature et communication et travaille comme employée. Il n’a pas de problème relationnel avec sa famille.
Type et niveau d’étude
Metallic Avau a fini ses études secondaires, puis a fait des formations en arts plastiques et graphiques à Ostende puis photographiques à Bruxelles. Il parle néerlandais, français et anglais.
Monzon Givron n’a pas fini d’étude secondaire et s’est fortement cultivé par des reportages vidéo. A 30 ans, il a commencé des études d’assistant social puis d’enseignant de secondaire. Il fait actuellement un master en sciences politiques et en sociologie en vue d’atteindre l’agrégation. Il parle anglais, espagnol, français.
Cramer a fini ses secondaires en France et fait actuellement un master en tourisme et environnement en Belgique. Il parle français et anglais.
Milieu de vie personnel :
Metallic Avau vit avec sa femme et ses trois chiens depuis une trentaine d’années. Le documentaire visuel témoigne, partiellement, qu’il possède une bibliothèque et une documentation conséquentes. Celle-ci est principalement axée sur les livres d’histoire, les arts et sur le graffiti en général. Une pièce entière est réservée à la documentation sur le mouvement graffiti. Il explique qu’il n’aime guère les auteurs de romans contemporains à l’exception d’Amélie Nothomb, Eric Emmanuel Schmitt et de l’écrivain flamand Hugo Claus.
Il lit aussi des magazines d’information (Paris Match, …). Son domicile est parsemé de plantes vertes. Par contre, aucune trace de graffiti n’apparaît dans le domicile, à l’exception de la pièce dans laquelle il garde jalousement toute sa documentation. Sur les murs, quelques toiles traditionnelles ou faites par lui-même dans sa jeunesse.
L’immeuble dans lequel vit Monzon Givron est habité des trois autres peintres et un dj. L’ambiance y est très ouverte à la peinture et aux activités artistiques. Il est quant à lui aussi entouré de plantes vertes et de livres. Ses livres, par contre, sont plus éclectiques. Une bonne moitié est composée de livres d’analyses politiques, l’autre moitié étant répartie en livres de sciences fiction, en romans historiques, en livres de psychologie, de sociologie et de philosophie ou encore en livres concernant le travail social ou le budo (voie du guerrier). Et il possède aussi une documentation sur le graffiti hip-hop. De nombreuses cassettes vidéo sont stockées dans sa chambre sur des thèmes culturels, sociaux et politiques. Il explique qu’il aime les auteurs de romans comme Isaac Azimov ou CJ Cherryh, des auteurs plus politiques comme Gérard de Selys, Noam Chomsky, Serge Verschave. Il lisait étant plus jeune des bandes dessinées telles Pilote ou Fluide Glacial puis Cybersix. Actuellement, il apprécie particulièrement des bandes dessinées telles Les Processionnaires ou GunM ou des dessinateurs tels que Franck Miller ou Aaron Mac Gruder. Il est aussi depuis ses 12 ans très féru de comic’s, bandes dessinées américaines dans lesquelles des super héros mettent les capacités au service d’un monde qui les déteste, ce qui lui parait symptomatique de sa vision du graffiti. Quelques toiles de petite taille sont rangées dans un coin et des grands panneaux et de grandes toiles sont déposées dans le hall d’entrée de l’immeuble. Il explique qu’à l’adolescence, avant de faire du graffiti, les murs de sa chambre étaient parsemés d’images d’indiens d’Amérique, symbole des peuples génocidés par les occidentaux. Actuellement, ses murs sont illustrés d’un drapeau d’Ernesto Guevara et d’un plan de l’Afrique et ses pièces sont décorées par des modelages, quelques images de tableaux de Monet et une paire de katana. Il a aussi divers matériels de musculation. Un intérieur extrêmement riche de culture diverse mais aucune table. Il mange debout. Il a donc une vie intérieure riche et complexe mais de célibataire.
Cramer vit avec ses parents en France et dans un bâtiment communautaire pour étudiants à Bruxelles pour la durée de ses études. De son côté, il possède peu de livres, peu de plantes et aucune cassette vidéo. Il explique qu’il n’aime beaucoup pas lire et ne veut pas avoir son quotidien centré sur des études. Il lit des San Antonio, jack kerouac et Charles Duchaussois. Son intérieur apparaît de prime abord assez sobre. Pourtant, des photos de graffiti sont scotchées sur le mur devant son bureau, des magazines de graffiti parsèment sa chambre et l’attendent dans les toilettes et des traces d’aérosol la cuisine et la pièce de réunion dans le cave.
Relations sociales
Les relations sociales de Metallic Avau comportent au fil de sa vie un profil similaire.
Entre 20 et 30 ans, il organisait de grandes soirées dans lesquelles des gens de différents milieux se retrouvaient. Pourtant, il fréquentait des personnes contestataires et s’entourait de préférence d’amis de sensibilité de gauche. Lui-même est de sensibilité libertaire. Il voulait changer le monde et préférait ne pas fréquenter ce que Nixon a désigné par « la majorité silencieuse ». Il ne s’est jamais affilié à un parti politique et a partiellement participé au mouvement de mai 68. Son parcours dans le graffiti l’a amené à fréquenter des personnes de cette mouvance, sans que ceux-ci fassent partie pour autant de son cercle personnel courant. Maintenant, il ne fréquente plus le centre libertaire et ses relations sont plus restreintes, à cause de son âge et de son environnement actuel. Elles ont le point commun d’être sensibles aux arts, à l’histoire et à la politique. Elles comportent un éventail, qui va de personnes de son âge à des plus jeunes, des graffiteurs à des étudiants qui ont besoin de documentation, en passant évidemment par la famille de sa femme et par ses amis.
Les relations de Monzon Givron ont évolué au fil des époques. Autour de ses 20 ans, il fréquentait exclusivement sa femme, des militants engagés dans la lutte contre le racisme et des graffiteurs de son posse. Certains relevaient de la mouvance graffiti américain (hip-hop) et d’autre de la mouvance graffiti anglais (punk).
Il n’était dans aucun parti mais votait résolument toujours pour une femme de la mouvance écolo qui avait le prénom le plus exotique. C’était pour lui une forme de lutte pour l’égalité des étrangers. Jusqu’à ses 30 ans, ses relations sont restées du même type à l’exception de sa femme. Peu avant ses 30 ans, il est devenu membre du Centre libertaire de Bruxelles et a commencé des études. Ses fréquentations se sont élargies vers les travailleurs sociaux et des militants des combats sociaux. Actuellement, il refuse de voter à un niveau plus élevé que le communal. Dans l’ensemble de la ville, il fréquente des graffiteurs et des anciens graffeurs, principalement les membres de son posse, des personnes rencontrées dans les squats et des militants politiques de gauche. Ces derniers vivent parfois eux-mêmes en squat et témoignent d’une socialisation axée sur le communautaire et le refus de la société de surconsommation. Il a fréquenté Babar, avec lequel il est par ailleurs passé à la télévision. Babar fut un des pionniers des mouvements de radios libres et responsable d’Alternative libertaire, journal libertaire de Belgique, dans lequel Monzon a écrit des articles. Il fréquente aussi des étudiants de l’ULB qui correspondent à ces profils et qui portent depuis de nombreuses années les mouvements situationnistes et d’aides aux personnes en situation irrégulière.
Il est ici intéressant de constater qu’il aussi fréquente Pylone, un ancien membre de son posse, et Bogusman, auxquels il a appris les bases de la maîtrise de l’aérosol et avec lesquels il a pratiqué le graffiti. Tous les deux sont des pionniers et moteurs de l’organisation de soirées musicales sans autorisation dans des squats ou des terrains vagues. Dans une géographie plus restreinte, il fréquente aussi les gens qui habitent dans son quartier et les gens qui habitent dans son immeuble. Il explique qu’il arrive qu’ils s’invitent les uns les autres à manger. Il a donc une vie fort communautaire dans son quartier et plus restreinte dans son rapport au monde. A coté de cela, il a fait partie du SCALP (Section Carrément Anti Le Pen), du Collectif sans Ticket (militants pour la gratuité des transports en commun déjà financés à 80 % par les impôts), du Collectif Ayamei (collectif d’aide aux personnes en situation illégales) et de quelques squats auto gérés. Il y a parfois retrouvé des membres de son posse et en a déduit une réelle communauté de valeurs. Il a aussi monté le 51cinéclub (un cinéclub axé sur les films et documentaires à caractères politiques anarchistes et sociaux) et le SAS51 (premier Syndicat des Allocataires sociaux d’Europe). Ses implications socio politiques ne se limitent donc pas au graffiti. Il a d’autres priorités.
Cramer, quant à lui, fréquente ses colocataires à Bruxelles, mais surtout des graffiteurs de son posse, des voleurs en tout genre, des artistes divers et le monde des cafés et soirées underground organisées à Bruxelles par Bogusman et d’autres personnes et dans lesquelles joue parfois Pylone. L’alcool et la drogue y sont fort courants. Il y rencontre d’autres tagueurs de sa génération, tel que Raler. Il entretient néanmoins des relations familiales et mangent en famille lorsqu’il est en France. Il témoigne d’une sensibilité d’extrême gauche et n’est dans aucun parti. Il refuse de voter. Par contre, il n’exprime rien au sujet de l’écologie.
Autres
Metallic Avau se perçoit comme un « alcoolique abstinent ». Il buvait seul avant d’aller graffiter ses aphorismes, de la bière ou du vin. Il s’agissait d’un processus presque obligatoire pour combattre la peur d’une interpellation. Il en a gardé une certaine dépendance dont il ne s’est libéré que récemment. Il a très peu fumé de joints. Il a surtout graffité à Bruxelles, mais parfois à Berlin, Rouen et Besançon. Il était et reste intéressé par toutes les formes de piraterie : piraterie des ondes (depuis des bateaux émetteurs à partir du milieu des années 60 ; des radios libres à partir de la fin des années 70), piraterie visuelle (graffiti, affiches, stickers …). Il a été animateur dans plusieurs radios. Il a été un avant-gardiste dans le mouvement graffiti et reste attiré par tout ce qui est avant-gardiste. Il s’intéresse à la musique électronique (Ligeti, Stockhausen, Schaeffer, Kagel…), ainsi qu’à la première vague du rock des années 50, les Rolling Stones et de nombreux autres. Il est passionné par la sémiologie et les langues imaginaires, comme celles pratiquées par des groupes comme Nosfell, Magma ou Urban Tribe. L’An 01, Easy Rider, Les ailes du désir... sont parmi ses films cultes.
Monzon Givron est aussi passé par une période d’alcoolisme, à l’adolescence, avec de la vodka, mais la dépendance s’opposait trop à la culture martiale dont il est imprégné et il a combattu son problème seul lorsqu’il en prit conscience. Mais cela resta une épreuve difficile de trois années. Autour de ses vingt ans, il fumait régulièrement des joints avec ses amis graffiteurs avant de partir taguer, volait sa peinture, ses bandes dessinées puis de la nourriture lorsque son père l’a mis dehors.
Il a arrêté de voler de la nourriture lorsqu’il a commencé à travailler régulièrement, de fumer des joints à la fin de son mariage et de voler de la peinture à la création de l’asbl Estampe 51 par laquelle il obtient des subsides pour peindre. Jusqu’à ses 30 ans, il pratiquait les arts martiaux, la méditation assise et quelques sports (ping pong, natation, jogging) qu’il pratiquait dans un esprit martial de contrôle de son corps et de ses capacités à faire face à tout type de problème. Il est végétarien, ne boit pas d’alcool, ne fume pas de joint. Il est athé mais imprégné de bouddhisme zen. Il est aussi philatéliste et grand amateur de bandes dessinées. Il est actuellement sans papiers d’identité par refus de la carte d’identité électronique. L’An 01, Punishment Park, l’Espagne en 36, Face, Le Dernier Samourail, Troie et Braveheart sont pour lui des films cultes. Depuis les alentours de ses vingt ans, il écoute plutôt du rock symphonique (Peter Gabriel, Yes) ou du country blues (JJCale), mais aussi de la musique engagée (Béruriers Noirs, René Binamé, Assassins).
Cramer est résolument athée et omnivore, voleur. Il explique que ses fréquentations sont toutes de personnes qui volent et qu’il vole lui-même peinture, alcool et autres. Il boit de l’alcool, fume des joints. Il lui arrive de prendre des acides et de la coke. Par ailleurs, il fait beaucoup de vélo et reste donc sportif. Il s’intéresse à la musique, au rock et au rap mais aussi à la techno et à la transe, musique des soirées underground qu’il fréquente.
2. Lieux de socialisation :
Entre ses 20 et 30 ans, Metallic Avau fréquentait les lieux insolites et de gauche. Des cafés particuliers tels le Pili Pili, le Welkom, Le Dolle Mol, le Florio. Le Centre libertaire aussi. Actuellement, il fait régulièrement le tour de magasins spécialisés de disques et de livres du centre ville de Bruxelles, tels Pêle Mêle, la Fnac. Il aime prendre un café dans certains établissements comme l’El Metteko, le Soleil ou le Plattesteen. Il aime visiter les expositions de peinture et errer en ville.
Autour de ses 20 ans, Monzon Givron fréquentait les squats et les cités de banlieues françaises, mais faisait aussi régulièrement le tour des kiosques de vendeurs de bandes dessinées sur les quais à Paris. Il fréquentait aussi les lieux de stages d’arts martiaux en Provence dont il garde le souvenir du soleil et de moments de répit dans une vie sociale d’abord, familiale ensuite, difficile à vivre. Autour de ses 30 ans, il ne fréquentait plus de lieux de stages d’arts martiaux mais fréquentait les squats graffiti, les squats auto gérés (communautaires). Pour peindre bien sur mais surtout par attrait pour des « endroits abandonnés des hommes ». Il aimait aussi les parcs publics dont la tranquillité le ressource et, accessoirement, le Centre libertaire. Actuellement, il ne fréquente plus le Centre libertaire mais ajoute aux lieux habituels les lieux de formations et les tribunaux. Il fait toujours régulièrement le tour de magasins de bandes dessinées particuliers de Bruxelles, tels le Forbidden zone, Utopia, De Brussels ou encore Pêle Mêle. Il prend parfois un verre au café de son quartier. De par ses études, il fréquente l’ULB.
Cramer fait parfois le tour de magasins de disques, mais cela n’est pas régulier. Il aime surtout se balader dans les lieux de graffiti telles les gares ou les squats graffiti. Il fréquente aussi les bistrots et les soirées underground, dans des squats ou terrains à l’accès non officiels, non autorisés, ou encore les musées. Il aime les toits et catacombes, mais aussi les parcs publics dans lesquels se réunir avec ses amis pour boire et discuter. De par ses études, il fréquente aussi l’ULB.
3. Vie graffiti :
Processus ayant amené au graffiti
Metallic Avau était confronté à des parents très stricts et a baigné dans un milieu nationaliste flamand à « forte connotation germanique … ». Les coups de ceinture étaient courants. Il pense probable qu’il ait réagi à cette enfance en se tournant vers des idées et des milieux plus à gauche. Il a pratiqué le photojournalisme, qui l’a amené vers la découverte des graffiti, dans lesquels il a perçu une présence poétique et artistique. Il a commencé par repérer les cafés qui étaient graffités, puis s’est adonné à la collection d’articles de presse concernant le graffiti pour enfin le pratiquer, vers ses 32 ans. A l’époque, le graffiti artistique était peu développé et concernait encore une avant garde. Il était motivé par une démarche de clins d’œil à l’absurde et au second degré. Ses graffiti sont plutôt textuels : « Arrêtez le monde, je veux descendre », « Maman, ils veulent nous détruire », « La dernière personne qui quittera cette planète voudra-t-elle éteindre ? », « triste destin pour un point en liberté d’aboutir sur un i ». Dans les années 80, il a commencé les pochoirs de style corbeau (selon la pratique des lettres découpées dans les journaux). Une grande rencontre dans sa vie est celle d’Andy Warhol en 1977. Il a arrêté la pratique du graffiti lors de l’arrivée de la mouvance américaine en Europe. Elle concernait des plus jeunes, plus dynamiques, plus compétitifs, et qui véhiculaient des normes différentes tant artistiques que sociologiques. Il n’y avait par exemple pas de groupe de graffiti à son époque. Son travail de documentaliste à la RTBF lui a permis de continuer à réunir sa documentation. Il est de la sorte devenu à Bruxelles le documentaliste du mouvement graffiti depuis une trentaine d’années. Il a fait de nombreuses conférences sur le graffiti et est cité comme « mémoire » de celui-ci.
Metallic Avau, de son prénom Roger, a choisi son surnom par amitié à un autre Roger (Roger Jouret) qui jouait à l’époque dans un groupe punk. Ce dernier a choisi de se faire appeler Plastic et s’est fait connaître sous le nom de Plastic Bertrand grâce à « Ca plane pour moi ». De son côté, par dérision, lui a choisi Metallic. Il a eu l’idée d’y ajouter son nom de famille, ce qui était peu courant. Cela ne se faisait pas et en faisait sourire plus d’un. Les gens ne comprenaient pas très bien sa démarche. Pour rester dans l’histoire des noms, il a un jour fait une exposition qu’il a appelée « Metallic A. Graffiti mail art » et un groupe de musique s’en est inspiré pour se faire appeler Metallica et nommer son site : MetallicAvault. com. Ce groupe est par après devenu une référence du hard rock.
Monzon Givron pense logique que son attirance pour les combats sociaux provienne des éléments de son enfance cités plus haut. Il a commencé le graffiti lorsqu’il vivait en France vers ses 16 ans à titre de technique publicitaire pour le SCALP, Section carrément Anti Le Pen, un groupe qu’il a formé en banlieue parisienne. Les adolescents s’organisaient une autre socialisation à travers la formation de bandes particulières. Il y avait les Punks, les Zulu (rap), les Maraudeurs (rackets aux gares) et le SCALP (anti racistes). La notoriété de son groupe dans les Yvelines lui a valu la reconnaissance d’une certaines jeunesse de gauche et particulièrement de deux punks qui faisaient des pochoirs, mouvement qui, rappelons-le a envahi la scène continentale par le mouvement punk et à l’occasion de mai 68. Ils l’y ont initié et cela s’en ressent dans les photos de certains pochoirs (dessin des Bérruriers Noirs, emblème du CRASS, symbole de l’anarchie, etc). Il s’est alors intéressé au mouvement graffiti pour le racisme dont était victimes ses activistes, assimilés en banlieue parisienne aux étrangers et aux voyous. Il y a découvert des gens de son âge et de son monde social et un attrait particulier. Il s’y est alors intégré dès ses 17 ans. Il a créé un magazine de graffiti : HIATUS et commencé à associer graffiti américain et graffiti anglais. Il lui est arrivé de peindre avec Marko, Mode2, GMG. Son groupe a été le premier groupe de pochoiristes en Europe et a fait partie des premiers groupes de graffiti de Belgique. Fumer des joints a été aussi une activité de socialisation fort capitale. Il était motivé par un besoin de justice sociale et politique tout autant que de reconnaissance. Actuellement, il est motivé parfois par l’envie de marquer sa présence ou une prouesse artistique propre au mouvement graffiti américain, mais surtout par le devoir de poser des signifiants poétiques sur les murs de béton ou de dénoncer les outils de manipulation des masses et de diffuser une conscience révolutionnaire.
En fait, Monzon Givron est son troisième prénom. Il lui été donné par Dominique Valéra, champion du monde karatédo combat et professeur de son père. Au départ, il ne l’utilisait que dans les combats politiques underground dans le SCALP. Il l’a gardé lorsqu’il a abordé le graffiti puisqu’il abordait celui-ci dans l’esprit du SCALP. Par après, il a choisi aussi Snooker pour se poser (taguer) dans la rue. Snooker provient du billard où il restait jusqu'à la fermeture lorsqu’il vivait dans la rue. Lorsque son père l’a mis dehors, il a vécu trois ans dans la rue et rejeté nombre de choses qui venaient de lui, tel son premier prénom qu’il associe à une appellation administrative qui ne le concerne pas. Dans les médias comme dans son quotidien, il utilise son troisième prénom comme prénom courant et y ajoute son nom de famille.
Cramer a quant à lui des parents compréhensifs et vit dans une ambiance familiale qui le satisfait. Il n’a pas eu de problèmes particuliers dans sa scolarité, sinon qu’il s’y ennuie fortement. Il a été de suite en contact avec le graffiti hip-hop puisque son frère en est un adepte convaincu. Il a donc très vite observé les tags dans la rue et eu envie d’y être présent. Tout le monde autour de lui s’organisait en groupe et il est d’abord naturellement entré dans le groupe de son frère. Les fêtes, les joints et l’alcool restent à ses yeux de fort moyens de socialisation qui font partie de son univers graffiti. Il a fini par créer un autre groupe qui comprend simplement des personnes de son univers personnel et non de l’univers de son frère. Mais il reste affilié aux deux groupes qui se fréquentent sans problème. Il a commencé à 17 ans et reste motivé par le besoin de s’amuser, de provoquer et d’être reconnu. Cramer a d’abord utilisé le surnom qui était le sien dans son univers : gazon. Il a trouvé que cette appellation était trop courante et cherché autre chose. Il a choisi Cramer après parce que les lettres s’enchaînaient bien sous sa main.
Activités
Metallic Avau graffitait principalement la nuit, selon les hasards de son errance. Il n’a jamais fait de graff. Par contre, quelques fois, il prévoyait des moments spécifiques pour ses errances graffiti. En général, la qualité et l’originalité du message ou de l’œuvre sont à ses yeux les critères primordiaux du graffiti réussi. Metallic Avau a été deux fois interpellés mais n’est jamais passé en jugement et n’a donc jamais été condamné. Il est actuellement déçu par la diminution de l’esthétique du tag telle qu’elle pouvait se trouver une dizaine d’années auparavant.
Monzon Givron taguait, pochait et graffait principalement la nuit lorsqu’il était adolescent. Après son mariage, il s’est mis à peindre la journée. Il choisissait les lieux selon son errance dans le métro et repérait des endroits visibles. Le soir et la nuit, il se consacrait à sa femme et dormait. Il entretenait sa vie de couple. Après son divorce, il s’est remis à peindre avec des jeunes de son posse et s’est remis à peindre la nuit puisque ces jeunes ne pouvaient sortir que la nuit. Actuellement, il ne peint que la journée : les tags selon ses activités sociales (bibliothèque, métro, ascenseurs du palais de justice ou de l’ULB, poteaux en rue, train), les pochoirs selon des objectifs bien particuliers, et les graffs la journée dans des squats, Excepté pour les pochoirs qui ont une vocation de communication, il aime aller là où les autres ne vont pas, loin des lieux de socialisation, pour se trouver seul. Il apprécie l’apparition d’un signifiant qui colore un mur, le plaisir de rechercher et reproduire un mouvement technique, une dynamique scripturale, l’odeur de la peinture. Il apprécie aussi les sensations de liberté et d’espace que la nuit procure. Ce qui importe le plus pour lui est soit l’originalité soit l’efficacité publicitaire de l’emplacement, soit encore la qualité du message ou de la peinture. Pas la quantité. Monzon Givron a été interpellé plusieurs fois en France et une douzaine de fois en Belgique. Il a été réellement arrêté et condamné deux fois à de la prison pour graffiti.
Cramer tague et graffe surtout la nuit. Il vit la nuit et estime qu’il y est plus tranquille pour ses activités. Il y a moins de monde et les volets des commerces sont accessibles. Il fait des repérages en vélo a journée comme la nuit. Il tague partout où il peut (ULB, bibliothèque, trains, rue, catacombes de Paris), mais aime les bas de porte, là où les autres ne vont pas. Il n’a jamais fait de pochoir.
Il apprécie ressentir l’adrénaline, la satisfaction de l’acte posé, le plaisir d’écrire, la gestuelle (coup de poignet) ou l’odeur de la peinture. Il ne prévoit pas forcément de moment spécifique pour taguer mais agit sur des coups de tête. Ce qui importe le plus à ses yeux est l’amusement et la quantité. Cramer a été interpellé deux fois en France mais n’a jamais été ni arrêté ni condamné.
Normes sociales internes au mouvement
Au niveau du mouvement en lui-même, Metallic Avau dit qu’il existe des normes perceptibles, comme ne pas toyer (surtaguer), ne pas pomper (copier), ne pas balancer (dénoncer) et respecter les anciennes générations, appelées old school. Pour lui, il ne s’agit pas tant des normes, car il n’a pas beaucoup de sympathie pour les normes, mais de règles éthiques qui lui paraissent évidentes. A ce niveau, Metallic pense que la notion de old school est sujette à caution. Il est considéré que dix ans de pratique définissent en gros une personne de la old school, mais, selon lui, une année de pratique peut actuellement reléguer un tagueur à la old school et une année d’arrêt peut entraîner d’être oublié. Il n’a jamais été affilié à un groupe et n’en a donc jamais subi de pression. A un niveau plus personnel, il défend le respect des monuments et de l’utilité de tout support. Il n’apprécie vraiment pas les tags à l’acide ou les griffes de vitres. Il s’est une fois lâché à fortement graffiter le Palais de Justice, mais sous l’influence de l’alcool…
Au niveau du mouvement en lui-même, Monzon Givron il estime qu’il existe des normes implicites et explicites : ne pas toyer, ne pas pomper, ne pas balancer, respecter la old school. Mais aussi ajouter un numéro derrière son tag lorsque l’on se choisit un tag que quelqu’un a déjà, dédicacer une œuvre à une personne si on lui a emprunté un effet particulier, représenter un groupe lorsque l’on y est affilié, tendre vers le one style dans le tag. A un niveau plus personnel, Monzon défend aussi le respect des monuments et immeubles d’art ou encore l’utilité des supports. Une vitre sert à laisser passer la lumière. Il n’y taguera donc pas. Il n’apprécie guère les pratiques de l’acide sur les vitres mais il estime qu’il est peu honnête de reprocher à des personnes victimes de discriminations (citoyenneté politique puis sociale refusée) de dépasser des limites qui semblent éthiques. A ces normes s’ajoutent les normes plus générales de son groupe : ne pas être dans un autre groupe en même temps, partager les amendes entre personnes de la même virée, ne pas partir en virée sans carte d’identité ou avec des armes ou de la drogue, non violence physique et verbale, ne pas taguer sur les lieux saints, cibler ses actions, mettre une phrase dans ses graffs afin de dépasser l’expression de son ego et d’exprimer quelque chose de plus que son nom, une idée, un message verbalisé. Le posse TAS est composé d’une quarantaine de personnes en France et Belgique, des garçons et des filles de tout âge, b.boys, punks et intégrés. Les b.boys et les intégrés ont tous fait des études supérieures dans le social, l’artistique ou l’enseignement ou des études universitaires en socio, anthropo ou sciences po. Une majorité du groupe a néanmoins désormais d’autres priorités que le graffiti, comme des enfants, un travail prenant, d’autres actions militantes. Il précise qu’une chose qu’il aime dans le graffiti est justement cette absence de ségrégation par le genre ou l’âge que l’on trouve si couramment dans la vie sociale en dehors du graffiti.
Au niveau du mouvement en lui-même, Cramer estime aussi qu’il existe des normes dans le mouvement graffiti : ne pas balancer, ne pas repasser les graffs des autres et respecter la old school. A un niveau plus personnel, il respecte les monuments et églises car elles ont un sens en elles-mêmes, mais griffer sur les vitres ne le dérangent pas. Il y ajoute qu’il faut à ses yeux avoir traîné dans la rue pour être un vrai tagueur. Dans son groupe, les normes correspondent à ce qu’il a dit jusqu’ici mais il y ajoute qu’il y faut boire avant de partir en mission. C’est une obligation et ils font tous leurs graffiti après avoir fortement bu. Le posse VMK est composé de 7 personnes en France, des garçons comme des filles. Il compte les personnes actives et les moins actives.
Perception du graffiti
Metallic Avau perçoit le graffiti à la fois comme un acte libertaire et une poésie urbaine qui fait sérieusement défaut dans les villes. C’est un clin d’œil, une forme de liberté d’expression, une recherche calligraphique publique et un moyen d’expression politique qui ne traite pas obligatoirement de la politique au premier degré.
D’après lui, c’est aussi le dernier mouvement avant-gardiste qui se soit développé. Les acteurs du mouvement qui lui apparaissent particuliers ou exceptionnels sont des graffeurs comme Rage, Eros ou Monzon, Lee, Futura 2000, ou des pochoiristes comme Miss Tic, Banksi ou Monzon. Actuellement, il en a assez des wilds style répétitifs et préfère les pochoirs qui interpellent plus clairement. Il a posé le premier tag et le premier throw up à Bruxelles. Il n’a posé qu’un seul throw up. Il a crée ce qui semble être le premier fanzine graffiti dans le monde : AEROSOL. Il reste donc l’un des défricheurs du Mouvement. Pourtant, la manipulation de l’aérosol n’ayant jamais été son fort, il se considère comme un mauvais « graffiti artist ». Il se voit plutôt comme un poète visuel. Il pense pouvoir être considéré comme le papy du graffiti et cela le fait plutôt sourire.
Monzon Givron perçoit le graffiti d’abord comme un acte d’expression revendicatif et identitaire, un moyen de signer sa ville et de communiquer avec la population, du monde graffiti ou non. Mais c’est aussi une forme de devoir civique pour remettre en question les normes dominantes et les limites de la propriété privée puisque ce qui est accessible en rue lui apparaît mitoyen. C’est une forme de réappropriation de l’espace communautaire. Pour lui, c’est en fait un mouvement social, le seul mouvement social réel du XXIe siècle. C’est aussi un moyen de recherche artistique, mais c’est plus accessoire. Monzon reste impressionné par des graffeurs comme Sike ou Rage à Bruxelles, Mode2, De la Steph, Lokiss ou les MAC de Paris, et par des pochoiristes comme Miss Tic ou Banksi à Paris. Il a aussi un respect particulier pour certains membres de son groupe : Ankh et Cooler pour les graffs, Jenlain et Mad pour les pochoirs. Il a établi une connexion entre pochoirs utilisés dans le mouvement punk et graffs utilisés dans le mouvement graffiti et a créé la notion de « Pochoirs hip-hop ». Il a fait le premier pochoir hip-hop et le premier pochoir free-style (effets improvisés). Il a été le premier à taguer puis graffer les tunnels du métro bruxellois comme les toits de Bruxelles, le premier à faire des fresques aux pochoirs (avec d’autres de son posse) et le seul a faire des monochromes à l’aérosol. Il a fondé la première asbl de graffiti en Belgique, avec laquelle, il a posé les premières revendications politiques du mouvement graffiti, ce qui le définit comme mouvement social selon l’approche de Touraine. Il a été le seul à vivre de sa peinture en Belgique, à avoir un graff dans un musée ou un cabinet de ministre comme à sortir un timbre illustré par du graffiti. Il a fait partie des membres fondateurs du Cercle Graffiti de l’ulb, premier cercle de graffiti d’une université en Belgique. Il fait donc partie de la old school, de ceux qui ont fait leurs preuves suffisamment longtemps pour que leurs actes définissent le mouvement. Son peu d’intérêt pour la soumission à la hiérarchie interne du mouvement de Bruxelles et les innovations qu’il y apportait et qui ouvraient de nouveaux champs de reconnaissance que ne maîtrisait pas l’establishment en place a au début été peu apprécié à Bruxelles. Mais, désormais, de nombreux graffeurs utilisent des pochoirs dans leurs graffs et certains ont créés d’autres asbl de graffiti copiés sur la sienne. Il a fait école et est considéré comme un modèle pour les nouvelles générations. Certains parlent même de l’école Monzon. Mais il a aussi d’autres préoccupations sociales, d’autres priorités et il estime que son manque de pratique lui fait perdre ses capacités. De nouveaux graffeurs et groupes ont désormais un meilleur niveau artistique que lui et ou ont développé d’autres innovations (Bonom).
Cramer perçoit le graffiti comme un passe temps, une compétition, une forme de communication, mais aussi une opération organisée, un acte révolutionnaire. C’est une forme de réappropriation de l’espace communautaire car tout ce qui est public appartient à la collectivité et donc aux tagueurs aussi. Il estime qu’il ne participe pas à la société et que cela le motive à la détruire quand il le peut, d’où attrait de l’illégal. C’est donc aussi une manière de dégrader la société, d’exprimer son mépris pour autrui. Cramer fait partie de la new school (la nouvelle génération). Il se perçoit comme une « caillera » (racaille) et je m’en foutiste. Il est un simple tagueur. Il respecte que ceux qui « cartonnent » dans le moment présent et n’a pas de respect pour Miss Tic dont il ne connaît rien car il considère qu’elle surfe sur la vague poétique du graffiti pour se faire de l’argent. Il est tout étonné d’apprendre qu’elle a commencé il y a des dizaines d’années et était déjà une référence lorsque Monzon a commencé le graffiti. Il est aussi étonné d’apprendre qu’elle a subi son lot de problèmes de justice et qu’elle ne profite pas d’un mouvement dont elle ne s’est jamais revendiquée mais de la notoriété qu’elle a acquise par son originalité personnelle.
Conclusion
La question de départ était d’évaluer s’il y a avait un profil éventuel qui pouvait se dessiner chez les acteurs du mouvement graffiti au-delà de leurs différences personnelles.
Au niveau du milieu de vie personnel, nous pouvons constater que tous les trois proviennent de classes moyennes et vivent dans des logements classiques. Tous les trois font ou ont fait des études supérieures, mais seul le plus âgé a fait des études artistiques. Par contre, les deux autres font des études universitaires. Les deux plus âgés ont par ailleurs tous les deux une bibliothèque fortement fournie. Les graffiteurs semblent donc relever de milieux cultivés. Une différence frappante parait le contenu des bibliothèques. Monzon semble s’intéresser à de nombreuses choses et très impliqué dans la bande dessinée d’où il tire parfois des modèles. Mais de son côté, Metallic s’implique fort dans les disques et s’est fort impliqué dans sa vie par la récolte de documentation sur le graffiti. Cramer semble se distinguer par un attrait plus limité pour la lecture ou pour les collections de quoi que cela soit. Il vit plus dans l’instant présent. Par ailleurs, s’il n’est guère possible d’ignorer les activités de Monzon ou de Cramer lorsque l’on se rend chez eux, nous pourrions fort bien l’ignorer chez Metallic. Néanmoins, nous pouvons constater une évolution : les graffiti sont visibles chez Monzon dans le hall d’entrée et sur le pallier de son étage, mais pas en son domicile. Il semble donc y avoir une évolution au fil des tranches d’âge. Il est à noter ici que les fondateurs de Pilote lu par Monzon dans sa jeunesse l’ont conçu pour être le Paris Match des jeunes, magazine lu par Metallic. Les deux plus âgés ont été confrontés à des milieux familiaux ou sociaux forts stricts et s’y sont opposés. Bien que l’on ne puisse affirmer un lien de cause à effet, nous pouvons suivre leur hypothèse à eux qui est celle d’un lien avec leur engagement politique plus marqué.
Les relations des trois personnes peuvent sembler différentes puisque seul Monzon reste proche des milieux situationnistes ou libertaires. Mais il faut pouvoir replacer ici les éléments dans leurs contextes. Metallic est à la retraite et a perdu de nombreux proches. Il a un fils qu’il soutient. Il ne peut plus se laisser aller à des sorties militantes ou à des activités nécessitant trop d’énergie. Quant à Cramer, il estime ne pas fréquenter des milieux militants, mais les soirées dans des squats ou des terrains auxquelles il est abonné correspondent à une forme de milieu militant qui ne s’exprime pas en tant que combat politique. L’exemple du terrain ouvert par Monzon pour du graffiti puis utilisé pour organiser des soirées dans lesquelles il se rend illustre bien une continuité d’esprit qui correspond aux mouvements sociaux actuels. En fait, les fréquentations de chacun aux mêmes âges de chacun sont similaires et en lien avec les combats sociaux de chaque époque. Les deux plus âgés ont fréquenté ou fréquentent des personnes qui marquent ou ont marqué leur époque, chacune à leur niveau. Eux-mêmes ont marqué leur époque. Ce n’est certes pas le cas de Cramer, mais il est le plus jeune. Nul ne sait ce qu’il va faire demain. Il semble donc bien y avoir un profil similaire.
Le rapport à l’alcool est par ailleurs interpellant. Si l’on établit une photo précise au moment présent, nous pourrions penser que le rapport aux cafés et à l’alcool est différent pour les uns et les autres. Mettalic y va boire des cafés avec des amis divers et dans des cafés particulièrement connotés. Monzon y va boire quelques bières une ou deux fois l’an dans le cadre de relations de voisinage. Cramer va régulièrement dans des cafés divers pour boire avec ses amis. Pourtant, ce n’est as tant les lieux que les addictions qui les accompagnent qui interpellent ici. Certes, les trois ont eu ou ont un rapport particulier à l’alcool et y ont réagi différemment. Il semble que la culture martiale ai eu un effet de discipline constructif sur Monzon et lui ai permis de s’en libérer assez tôt, contrairement à Metallic et Cramer. Cramer boit énormément mais n’y voit encore aucun problème. Mais, de manière plus large, le rapport à la drogue reflète un profil similaire si on le replace dans un rapport historique. Le vin à une génération, la vodka et le joint à la seconde et les bières, les joints, les acides et la coke à la dernière génération forment une évolution vers une banalisation de la prise de stupéfiants dans la société qui va de pair avec la déstructuration des cadres normatifs. Nous pouvons donc dire que chacun est adapté à son époque.
Leurs lieux de socialisation habituels comportent eux aussi des similitudes. Les deux plus âgés sont en effet passés par le Centre libertaire à peu près aux mêmes âges. Les cafés fréquentés par Metallic sont politiquement connotés de gauche. L’un d’eux est même réputé être un lieu de rencontre particulier pour les homosexuels. Les squats fréquentés par Monzon sont aussi typique-ment de gauche. Au contraire des deux autres, Cramer n’a pas de problèmes familiaux et il ne vise pas le combat politique ou le mouvement social. Pourtant, bien que n’affirmant pas un engagement politique particulier, les soirées underground dans lesquelles il se rend sont aussi partie prenante de mouvements sociaux de gauche. Dans ce cas, les relations entre Monzon et Bogusman ou Pylone renforcent l’idée de milieux qui se côtoient et se mélangent pour former une certaine continuité. De manière plus générale, tous les trois ont une sensibilité libertaire et écolo en commun et Cramer rejoint finalement ses aînés puisqu’il témoigne d’une sensibilité commune pour la gauche.
Les activités graffiti, enfin, sont elles aussi assez parlantes. Les trois ont commencé à des âges différents. Il ne semble donc pas y avoir de continuité. Au mieux, nous pourrions dire que les âges de début d’activité diffèrent un peu et que les tagueurs semblent commencer leurs activités de plus en plus tôt. Pourtant, tous les trois se sont positionnés en acteurs sociaux au moment de l’adolescence en opposition aux injustices et incohérences de la société libérale. Mais ils se sont engagés dans des activités en rapport avec leur époque et leur milieu : Metallic dans les radios libres puis les dessins à la craie sur les sols, Monzon dans la lutte anti raciste puis dans l’aide aux sans (abri, papier), Cramer directement dans le graffiti. Nous pourrions dire que Monzon a eu le plus de choses à porter, mais là encore il faut peut-être contextualiser. Mai 68 portait de front les combats de classe perçus comme deux classes en opposition. Depuis les années 80, les combats de classe ont pris des visages plus multiples et plus complexes. Ils nécessitent une compréhension plus systémique de la vie sociale, qui se reflète dans la multitude de centres d’intérêts de Monzon (histoire, philosophie, sociologie, politique, religion). Cramer reflète alors ici le découragement des jeunes générations qui ne voient pas d’avenir. Il semble beaucoup moins respectueux des anciens et de la ville. Il prétend à une agressivité basique envers la société et une volonté de détruire. D’un autre côté, les deux plus âgés ont eu le temps de rationaliser, cibler et ordonner leur rejet des inégalités. Monzon semble pourtant pris entre deux générations. Et il a fait le lien entre le mouve-ment graffiti anglais et américain comme aurait pu le faire Metallic. Il a innové en de nombreux domaines et poursuivi l’œuvre de défrichement de Metallic. Par bien des aspects, il véhicule des normes similaires à celles de Metallic tout en agissant dans l’esprit et avec les techniques du mouvement graffiti américain et représenté ici par la dernière génération qui est Cramer.
Donc, à la question de l’existence d’un éventuel profil chez les acteurs du mouvement graffiti au-delà de leurs différences personnelles, nous pouvons répondre qu’il existe bien un type de socialisation en commun et un profil sociologique général. Les différences se comprennent généralement par une mise en perspective de celles-ci par rapport au contexte de chaque époque et témoignent qu’elles ne sont forcément inhérentes aux caractères des personnes interrogées. Elles s’expliquent par le degré d’évolution des formes de contestation, par le degré de développement de l’organisation des groupes de jeunes, par une banalisation de l’usage de stupéfiants de plus en plus forts et, sans doute, par une absence de perspective d’avenir de plus en plus grande.
D’un autre côté, nous pouvons remarquer une différence notable dans les types de lectures des uns et des autres et surtout, chez Cramer, un environnement familial serein, un rejet des cadres scolaires et son attrait pour des romans populaires. Cela peut se mettre en rapport avec son attrait pour les activités de l’instant, vers les actes spontanés, pour les drogues. Si l’on tient compte de ce qu’il critique chez les « faux tagueurs » ou Miss Tic, nous pouvons relever aussi qu’il critique en fait à ce qu’il est lui-même : jamais même passé en jugement, attiré par le graffiti par un effet de mode familiale, provient d’une famille sans problème relationnel et financier. Il ne peut se réclamer « de la rue ». Mais nous dépassons ici le cadre sociologique. Les profils sociologiques se rejoignent, mais les profils psychologiques comportent quant à eux des différences notables. Aussi, pour dépasser les différences et répondre à la question de départ sur l’ensemble du mouvement graffiti, il faudrait multiplier les mêmes enquêtes auprès d’autres graffiteurs de générations différentes. Les réponses obtenues ici correspondent aux cas des trois personnes analysées ici.
Bibliographie
GIVRON, M., Dictionnaire du graffiti hip-hip, 51 graffitiz.sankara.be, Bruxelles, 2001
Interview de CRAMER VMK
Interview de MONZON GIVRON
Interview de METALLIC AVAU
Cours de socio visuelle du prof
Annexes
Annexe 1
Définitions tirées du Dictionnaire du graffiti, Estampe 51 ASBL, Bruxelles, 2001
Fresque : [fresk( )] N.F. (1669 ; it. (dipingere a) fresco « peindre sur un enduit frais »). Peinture murale effectuée par une ou plusieurs personnes, composée d’un graff ou de plusieurs. Elle se distingue du graff par le nombre des éléments qui la composent (personnage, free-style, décor…) et par une connotation artistique et non technique. « La RATP ne fait pas de différence entre les tagueurs qui font du vandalisme et ceux qui cherchent à faire de jolies fresques. Alors, nous aussi, on ne fait pas de différence entre de belles et jolies stations. » (STEM)
Graff : [graf] N.M. Peinture murale faite à l'aide de bombes de peinture dans la dynamique du mouvement graffiti hip-hop.
Graffeur : [grafœr] N.M. Personne faisant des peintures murales à l'aide de peinture aérosol dans l’esprit de la culture du mouvement graffiti hip-hop.
Graffer : [grafe] V. Action de peindre un motif précis sans autorisation préalable à l'aide de peinture en bombe.
Graffitologue : [grafit l g] N.M. (2003 ; de graffiti et – logie). Personne qui étudie la technique, l’histoire, le vocabulaire, la philosophie et les auteurs de graffiti. Ce terme a été imaginé et employé pour la première fois à Bruxelles en 2003 par Monzon du TAS crue lors d’une réunion de l’ASBL ESTAMPE 51.
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